XIX

XIX

04 décembre 2007

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« On ne taille pas dans sa vie sans se couper. » René Char.

 

Je peindrai ton visage mon homme un paradis perdu. Le poète a dit on ne taille pas dans sa vie sans se couper. Mon corps est maintenant une plaie béantement ouverte, on m’a une dent arraché, un trou sanguinolent. Pourtant je n’ai rien escamoté, du moins de mes sentiments. Je peindrai ton visage ce paradis perdu. Je ne tiendrai plus ses contours dans mes mains, et tes lèvres pour toujours une lande desséchée. Ecrire me semble couper dans mon existence. Mais ce n’est pas un projet : c’est un mode de fonctionnement. Je suis toujours et acteur et spectateur de moi-même, acteur-personage, spectateur-auteur. C’est ainsi que je deviens, écrivain, le marais drainant toute la vie de ma vie. Les plus beaux paradis sont ceux qu’on a perdus. C’est un autre poète ; moi j’ai perdu le lieu. Tu m’étais un berceau autant qu’un être humain. Et sentir sous mes bras l’écaille de ta chaleur me rappelle à nouveau la froideur de ma couche. Tu m’étais un berceau un nid une source. Il faut croire : maintenant mes sources ont un goût, quelque peu différent. Poison Perdu. Et je regarde maintenant mon intérieur, tournant ma vue au-dedans de moi. Un spectacle s’offre à elle, mes cavernes insoupçonnées. Des vastes salles, grises toutes. L’humidité y règne en goutte, qui parcourt les parois. En chutant des sons sourds, sur le sol, en des flaques. Je suis un vaste château dégradé ; en grattant un peu le vernis qui vient de sécher, se révèlent les murs froids, pourris, humidité scandaleuse du souvenir. J’implose depuis la naissance. En moi la force des lieux irrésolus. Tant et si bien que les édifices sont précaires. Et toujours cette douleur à ma dent maintenant absente une partie expulsée de mon corps. J’élague ce qui dépasse. Une hallucination fréquente par trop. Le soir au coucher un corps reposant sur la dureté du lit esseulé, je sens grimper sur les reliefs de ma peau des sortes de vermines, qui grouillent, et grincent. Un fourmillement qui m’attaque flux successifs je suis une côte rocheuse sur laquelle ils s’écrasent, et se fragmentent – mes souvenirs, comme un manteau. Je n’ai plus qu’un moyen. Je racle cette foule sur mon corps, je détache une à une les griffes fichées à l’épiderme, le sang perle quelquefois – un trop grand souvenir arrache bien plus qu’une larme – je les maintiens à l’écart – la langue et l’écriture, parois de verre avec lesquelles je les embastille. Je ne cherche pas à fixer, je souhaite juste qu’elle se détache, que de telles pensées cessent de coloniser mon corps, jusqu’à ma tête, je ne veux aucune araignée dans mon cerveau. Non aucune toile. Peut-être que des scènes importantes me reviendront, alors il me faudra décrire. Puis oublier. Faire de ces scènes un appendice superflu de ma vie, le factice et l’écrit : le à jamais non-vivant. Alors tout cela reviendra, et il me faudra écrire. Et tout d’abord ceci : Je peindrai ton visage mon homme un paradis perdu.

Posté par marcel_le_vates à 20:21 - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ce n'était pas la quatrième, qui m'enchante de même mais celle ci dont je te parlais l'autre jour.

Posté par Annette, 15 décembre 2007 à 22:34

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